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Billet novembre 2021

La mesure de la pauvreté à l’aune de la consommation


Au quotidien, la consommation nous permet de manger, de nous vêtir, de nous divertir, de nous déplacer et de répondre plus généralement à nos besoins essentiels. Ainsi la pauvreté, si elle est souvent présentée en termes de revenus, est indissociable de la consommation et de l’accès à des biens et services variés. Ce billet de blogue se penche sur la place de la consommation dans les mesures de la pauvreté et comment ces mesures montrent quelles sont nos priorités et nos valeurs.


Les rôles de la consommation dans notre existence sont multiples et variés. La consommation nous permet de manger, de nous vêtir, de nous divertir, de nous déplacer et de répondre plus généralement aux exigences de notre quotidien. Elle remplit aussi une fonction symbolique, nous permettant d’incarner et d’exprimer notre appartenance à une culture et à un groupe, ou encore de marquer le passage du temps par son intégration à une variété de rites et rituels, comme Noël ou un anniversaire. Elle est, de ce fait, un vecteur de participation sociale. En conséquence, les inégalités dans la consommation expriment et perpétuent les inégalités sociales. Ne pas avoir accès à des biens essentiels comme de la nourriture, un logement adéquat ou des vêtements chauds pour l’hiver, mais aussi être privé de services comme une connexion internet stable ou une télévision sont autant d’éléments qui contribuent au processus d’exclusion sociale, dans la mesure où les individus rencontrent de nombreux obstacles pour s’investir physiquement et mentalement dans la vie en société.

Ainsi la pauvreté, si elle est souvent présentée en termes de revenus, est indissociable de la consommation et de l’accès à des biens et services variés. Mesurer la pauvreté et le seuil minimum de ressources auxquelles une société considère que ses membres devraient avoir accès, c’est aussi mesurer la consommation et l’accès aux biens de consommation. La Mesure du panier de consommation (MPC), par exemple, est l’outil utilisé pour fixer le seuil officiel de pauvreté au Canada. Ici, la pauvreté est définie comme « la condition dans laquelle se trouve une personne qui est privée des ressources, des moyens, des choix et du pouvoir nécessaires pour atteindre et maintenir un niveau de vie de base et pour favoriser son intégration et sa participation à la société » (Emploi et développement Canada, 2018, cité par Hurteau, Labrie et Nguyen, 2019). Pour établir la MPC, Statistique Canada calcule, pour une famille de référence de deux adultes et deux enfants, le coût d’un panier de biens et services qui permettrait de couvrir les besoins de base. Ce panier inclut l’alimentation, les vêtements, le logement, le transport, les autres nécessités (meubles, produits de soins personnels, télécommunications, vacances, fonds de prévoyance, etc.), ainsi que des dépenses comme les soins de santé et les frais de garde. La Mesure de faible revenu (MFR), calculée par Statistique Canada et par l’Institut de la statistique du Québec représente plutôt 50 % (MFR-50) ou 60 % (MFR-60) du revenu médian, selon le contexte dans lequel elle est utilisée. Il s’agit d’une mesure relative qui ne tient pas compte des besoins d’un ménage dans un contexte donné. Si elle est calculée là où le revenu médian est faible par rapport au coût de la vie, la MFR pourra être très en deçà de la MPC, par exemple. Ces mesures sont importantes, parce qu’elles sont un élément clé sur lequel peuvent s’appuyer les décideurs dans la création et la mise en œuvre de politiques publiques, incluant les politiques de lutte à la pauvreté et de soutien aux plus démunis. Elles peuvent aussi être utilisées par des groupes de pression pour faire valoir leur cause, par exemple en lien avec l’augmentation du salaire minimum. Ce qui est inclus — ou non — dans ces mesures, particulièrement le panier de consommation, est révélateur de ce qui est considéré comme essentiel dans nos sociétés, ainsi que du niveau d’inégalité que nous sommes prêts à tolérer.

La MPC et la MFR ont régulièrement été critiquées parce qu’elles permettent tout juste de garder la tête hors de l’eau. En réponse à ces critiques, depuis 2015, l’IRIS (Hurteau, Labrie et Nguyen, 2019) publie annuellement un calcul du revenu viable qui calque les grandes catégories de la MPC et définit le panier de consommation en fonction non pas des besoins de base à couvrir, mais des conditions à remplir pour se sortir de la pauvreté. Selon la région et le type de famille, la différence entre le revenu viable et la MPC oscille entre environ 5,5 % pour une personne seule et environ 16,5 % pour un ménage monoparental avec un enfant en bas âge, le revenu viable étant toujours plus élevé que la MPC. Au Québec, en 2021, les calculs des programmes d’aide de dernier recours sont faits à partir de la MPC de base 2018, ce qui place systématiquement les ménages qui en bénéficient en situation de grande précarité. Par exemple, selon les calculs de l’IRIS, l’aide sociale de base pour une personne seule à Montréal en 2021 permet de couvrir 49 % de la MPC de 2018, 46 % de la MPC ajustée pour 2021 et 36 % du revenu viable. Le programme de solidarité sociale (qui s’adresse aux personnes avec une contrainte sévère à l’emploi) couvre 69 % de la MPC de 2018, 65 % de la MPC ajustée pour 2021 et 51 % du revenu viable, et le programme de solidarité sociale de longue durée couvre 80 % de la MPC de 2018, 75 % de la mesure ajustée pour 2021 et 59 % du revenu viable. La pension de la Sécurité de la vieillesse couplée au supplément de revenu garanti pour les 65 ans et plus représente quant à elle 96 % de la MPC de 2018, 89 % de la MPC ajustée pour 2021 et 70 % du revenu viable. À Montréal encore, le salaire minimum au 1er mai 2020 permet de couvrir 98 % de la MPC ajustée pour 2021 et 73 % du revenu viable. C’est donc dire qu’une personne travaillant à temps plein au salaire minimum peut combler ses besoins de base, mais n’a pas les ressources nécessaires pour sortir de la pauvreté, tout comme celles qui, en raison de problèmes de santé ou de leur âge, ne peuvent pas travailler et n’ont pas accès à d’autres ressources. Il faut d’ailleurs mentionner que, contrairement aux travailleurs et aux entreprises, les personnes assistées sociales n’ont bénéficié d’aucune aide financière supplémentaire pendant la crise de la Covid-19, alors qu’elles étaient confrontées à une montée généralisée des prix des denrées essentielles (FCPASQ,2021).

Ces constatations nous invitent à nous interroger sur nos priorités et nos valeurs comme société, ainsi que les ressources que nous souhaitons mobiliser pour supporter les plus vulnérables d’entre nous. La saison des fêtes approche et, avec elle, celle de la générosité, des guignolées, des paniers de Noël, des collectes de jouets pour les enfants qui autrement n’en recevraient pas et des campagnes de charité diverses. Je propose que nous en profitions aussi pour réfléchir à ce que nous pouvons faire pour éviter que les familles qui auront recours à ces soutiens cette année n’en aient pas besoin l’année prochaine, et pour que tous et toutes aient les ressources nécessaires pour vivre une vie digne et sans pauvreté.

 

Laurence Godin

Professeure adjointe en sciences de la consommation
Département d’économie agroalimentaire et des sciences de la consommation

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