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Billet janvier 2023

Mobiliser des approches participatives face au défi de la transition socio-écologique : une expérience gagnante

Ce billet s’appuie sur les premiers résultats d’un projet de recherche mené par l’équipe de Laure Saulais, professeure au Département d'économie agroalimentaire et des sciences de la consommation. Financée dans le cadre du programme Engagement des Fonds de Recherche du Québec, cette recherche explore le potentiel des approches participatives en sciences comportementales pour venir en appui à la transition socio-écologique dans la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean. Une belle opportunité pour les étudiant.e.s à la maîtrise en Sciences de la Consommation de se familiariser avec ces approches de recherche innovantes, qui placent les citoyens au cœur de la démarche scientifique. 

Multiplication des événements climatiques extrêmes, crise énergétique, appauvrissement des sols, sécheresses… : dans les dernières années, les conséquences des activités économiques sur l’environnement se sont faites de plus en plus visibles, et la nécessité d’agir est devenue, dans les termes des experts internationaux (dont en première ligne ceux du GIEC) une urgence.

Ces enjeux appellent des transformations profondes de nos modèles économiques et sociétaux vers des modèles plus durables, c’est-à-dire écologiquement, socialement et économiquement plus soutenables. Cette transition socio-écologique, dans laquelle le Québec est lui aussi entré, s’effectue à plusieurs niveaux, dont celui de la consommation. Avec leur formation pluridisciplinaire centrée sur le développement durable, et leur capacité à résoudre des problèmes complexes, les étudiants à la maîtrise en sciences de la consommation seront en première ligne pour contribuer aux réflexions sur la bonne façon de mener cette transition.
 

Pour reprendre les mots d’Antonio Guterres, Secrétaire Général de l’ONU, en 2019, « l’urgence climatique est une course que nous sommes en train de perdre, mais c’est une course que l’on peut encore gagner »1. Pour cela, il est évident que de profonds changements structurels, à grande échelle, sont nécessaires. Toutefois, cette transition doit aussi s’effectuer à plus petite échelle, au niveau du quotidien. En effet, chaque jour, nous faisons, individuellement, une quantité incalculable de choix, depuis la température de notre thermostat jusqu’à la sélection de notre menu de midi. Chacune de ces décisions a des impacts environnementaux qui peuvent être très différents selon l’option qui est choisie. Cependant, les conséquences de nos choix sur l’environnement sont souvent peu visibles directement :  c’est surtout la somme de nos choix à toutes et tous, sur plusieurs années, dont l’impact sera observable.

Si nous devions réfléchir et analyser les conséquences de nos décisions à chaque fois, le mal de tête serait donc garanti! Les sciences comportementales, qui étudient les processus de choix, montrent d’ailleurs que la plupart de ces décisions du quotidien reposent sur des automatismes. Notre choix de manger un plat de spaghetti bolognaise plutôt qu’une lasagne végétarienne résulte ainsi, le plus souvent, de nos habitudes, et repose davantage sur des critères faciles à évaluer comme le goût et le prix, que sur des considérations complexes de durabilité – et ce, même si nous les trouvons a priori importants. Pourtant, les impacts environnementaux de ces comportements automatiques sont indéniables. 

La façon dont ces automatismes interviennent dans nos comportements dépend des circonstances dans lesquelles ces décisions sont prises. Par exemple, la mise en avant de certaines caractéristiques d’un produit au moment de l’achat, en activant certaines émotions, peut venir peser sur notre décision de façon disproportionnée. Les achats dits impulsifs en sont une bonne illustration. Ainsi nos choix dépendent en grande partie du contexte, sans que nous en ayons nécessairement conscience. De ce constat est né un champ d’application de l’économie comportementale, nommé l’architecture des choix, qui explore les façons d’utiliser ces influences du contexte afin de favoriser les choix écoresponsables en intervenant sur les environnements de décision des individus - par exemple, en rendant plus saillants certains aspects de la décision au moment du choix.  Peut-être qu’un simple coup de pouce (ou ‘nudge’, dans les mots des experts de l’architecture des choix) de notre environnement de décision pourrait nous motiver à faire le bon choix?
 


C’est pour explorer ces questions que Mme Marie-Hélène Forest, citoyenne de la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean sensible à la question de la transition socio-écologique, a décidé de participer au programme Engagement.  Ce programme de subvention de recherche est né d’une volonté de la part des Fonds de recherche du Québec (FRQ) de placer des citoyens non-initiés au cœur de la démarche scientifique autour d’une question qui les intéresse. Mme Forest a proposé la question suivante :

« Comment nos biais cognitifs peuvent-ils influencer nos comportements écoresponsables et agir comme levier pour la transition socio-écologique ? »

Laure Saulais, dont les travaux en économie comportementale portent sur les changements vers des modèles de consommation alimentaire plus durables, s’est rapidement portée volontaire pour accompagner Mme Forest dans l’exploration de cette question. Elles ont donc formé un duo chercheure/citoyenne et déposé ensemble une proposition de recherche. 

L’originalité de ce projet ? Il s’appuie sur une démarche de science participative, c’est-à-dire une approche ouverte et inclusive de la science, s’appuyant sur la collaboration entre chercheurs et citoyens afin de développer de nouvelles perspectives. La science participative est de plus en plus identifiée comme une voie intéressante pour aborder des questions complexes, telles que la transition socio-écologique. Dans le cas de l’architecture des choix, une telle approche pourrait ainsi permettre de dépasser les limites de l’approche scientifique traditionnelle en engageant activement les communautés dans la conception même des interventions sur les environnements de décision.

Des échanges autour d’ouvrages et de grands concepts-clés dans le champ de l’économie comportementale ont permis au duo, dans un premier temps, de développer une culture scientifique commune qui a permis de reformuler la question initiale en l’enrichissant du regard d’une citoyenne impliquée dans sa communauté et sensibilisée aux concepts scientifiques d’intérêt. 
 

La recherche s’est rapidement orientée vers l’identification des facteurs, dans le contexte spécifique du Saguenay-Lac-Saint-Jean, qui pourraient avoir des effets de leviers ou au contraire de freins cognitifs à des choix individuels écoresponsables. Ainsi, le projet considère des situations dans lesquelles les options écoresponsables préexistent (des changements structurels ne sont pas nécessaires), mais où certaines interventions sur l’environnement de décision auraient le potentiel de favoriser l’adoption de pratiques éco-responsables.

Dans la logique d’une démarche participative, le projet cherche à inclure au maximum les citoyens de la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean dans le projet. Au cours de l’année 2022, ont eu lieu des rencontres consultatives avec le collectif le Grand dialogue2, qui regroupe des citoyens de la région désireux de mobiliser toutes les voix pour coconstruire une avenue pour la transition socio-écologique. Ces rencontres ont permis au duo de faire émerger les enjeux socio-écologiques prioritaires sur le territoire et de cerner les comportements individuels à cibler. En cohérence avec le dernier grand principe, le duo et le collectif ont examiné les spécificités à mettre en place pour les populations marginalisées.

C’est sur la base de ces réflexions que les étudiants du cours CNS-7010 en Économie Comportementale, offert dans le programme de maîtrise en sciences de la consommation, ont été invités à développer des propositions d’interventions d’architecture des choix en réponse à ces enjeux, en collaboration directe avec la citoyenne. Offert chaque année à la session d’hiver, ce cours forme les étudiant.e.s aux principes de l’économie comportementale et des méthodologies expérimentales d’étude des comportements des consommateurs. Placer le projet de recherche au cœur des apprentissages a offert aux étudiant.e.s l’opportunité d’appliquer les concepts enseignés dans le cadre de questions concrètes et de se familiariser avec les principes de la recherche participative, tout en développant leurs compétences en communication scientifique auprès du public, puisque la citoyenne a été intégrée aux différentes étapes de restitution des travaux. Cette expérience, de l’avis de toutes et tous, a été un succès, et sera renouvelée lors de la deuxième phase du projet, en 2023 ! 

En effet, le duo va déployer au courant de l’année 2023 la phase d’action du projet, faisant suite à cette première année de développement. En plus d’explorer davantage le potentiel de l’approche participative en sciences comportementales, et de contribuer à mieux vulgariser ces dernières auprès du public pour favoriser l’éco-responsabilité, cette phase devrait aboutir à la formulation de recommandations d’architecture des choix, ancrées dans le contexte spécifique du territoire, et conçues par et pour les citoyens. 

 

Laure Saulais
Professeure agrégée et directrice des programmes de 2ème cycle en sciences de la consommation
Département d’économie agroalimentaire et des sciences de la consommation

Paul Bernier
Auxiliaire de recherche, 2ème cycle 
Département d’économie agroalimentaire et des sciences de la consommation

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